Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain

Casino Luxembourg - Forum d'art contemporain

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Looking for the Clouds

« Les nuages symbolisent le mouvement, le fugitif et l’énigmatique. Ils défilent dans le ciel tout en devenant des figures d’imagination et de projection. Pierre Delain en commentant « La théorie du Nuage – Pour une histoire de la peinture », 1972, de Hubert Damisch, évoque le nuage comme « ondoyant, nébuleux et plastique, qui séduit et inquiète. »
Cette métaphore du nuage comme porteur de changement, de turbulences et d’espoir est à l’origine du titre « Looking for the clouds   que les curateurs d’EMOP ont choisi pour cette édition. Il couvre avec son sous-titre « Photographie et vidéo en temps de conflits » les différents thèmes politiques à partir des effondrements des tours du World Trade Center jusqu’à la crise des réfugiés actuelles.
Quoique volontairement  éclectique, le choix des œuvres sélectionnées pour l’exposition au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain révèle sa cohérence esthétique dans le dialogue des œuvres entre-elles.
Ainsi le  parcours de l’exposition commence avec des juxtapositions et des prises de position scénographiques radicales autour du sujet de 9/11. L’image emblématique du « Falling Man » du reporter Richard Drew, publiée au journal The Herald, le 12 septembre 2001, aujourd’hui complètement censurée par les médias, dialogue avec l’œuvre conceptuelle « 9/12 Frontpage » de l’artiste allemand Hans Peter Feldmann qui présente 160 « Unes » de quotidiens internationaux parues le lendemain de l’explosion et de l’effondrement des deux tours du World Trade Center de New York.
Le soir des attaques, l’artiste Feldmann a eu l’idée de collectionner un grand nombre de journaux internationaux qu’il voulait intégrer dans un futur travail artistique conceptuel. En 2008, sept ans après les parutions, il expose 151 Unes à l’IPC (International Center of Photography) à New York en créant un espace choc témoignant à la fois de la destruction et de la souffrance tout en questionnant la démultiplication systématique de la même image comme celle de la fumée s’élevant au-dessus des tours, pratiquement reproduites par tous les journaux. Dans  son commentaire sur « Clément Chéroux. Diplopie : l’image photographique à l’ère des médias globalisés : essai sur le 11 septembre 2001 »,  dans Critique d’art, Olivier Belon, en se référant aux  400 « Unes » analysées par Cheroux, parle de la couverture médiatique des attentats comme d’une « influence de la vision hollywoodienne d’une mémoire collective toujours plus idéalisée par l’industrie du divertissement. »
Clément Cheroux  appelle cela le « paradoxe du 11-septembre : une profusion d’images et la sensation de voir toujours la même chose. »
Toujours en dialogue avec la série de Feldmann, les deux séries « 11 » et « Gaza » de Swen Renault, posent aussi la question de la réception de l’image, particulièrement après la médiatisation spectaculaire des attentats de New York. Devant « 11 », série de 11 photographies réalisées en 2014 à New York, les spectateurs re-mémorisent ces événements les plus tragiques de l’histoire en observant dans la psychose les avions qui empruntent toujours la même ligne aérienne. Dans l’autre série intitulée « Gaza », la beauté et la force des nuages- des images récupérées d’Internet – complètement décontextualisées par l’artiste, renvoient par le titre à un autre événement marquant qu’a été la guerre de Gaza à l’été 2014.
La représentation remédialisée prend un tout autre caractère chez Sinje Dillenkofer qui présente avec sa série de cinquante neufs photographies intitulée « Placeholders », les marques des poutres au sol des tours effondrées du World Trade Center. D’après Sinje  Dillenkofer, cette série de photographies prises au Mémorial Museum de New York montre les traces comme « des cicatrices, des reliques ou comme des mémoriaux, voire des témoins muets d’évènements cruels figés dans l’acier et le béton. »
Face aux répétitions systématiques des « Unes » de Feldmann, l’abstraction géométrique des séries de Dillenkofer contribue à faire resurgir l’image dans ses contradictions factuelles et fictionnelles, entre absence et présence.
Nous retrouvons ce paradoxe dans la série « Scènes de chasse », du photographe espagnol Valentin Vallhonrat. Dans ces photographies la transformation des machines de guerre (avions, missiles, drones…) en objets ornementaux devant des paysages contemplatifs engage une stratégie visuelle de la déconstruction et de la re-contextualisation de l’image.
Dans l’installation vidéo d’Omer Fast, 5000 Feet is the Best le jeu entre artefact et vérité est subtil. Le film est basé sur la rencontre avec deux pilotes de drones dans une chambre du Nevada en 2010. Omer Fast  fait appel à un acteur pour remettre en scène ces interviews qu’il interrompt constamment en montrant les errances de l’acteur dans Las Vegas. En mélangeant document et fiction, la démarche de Fast fait penser aussi à ce que Charles Darwent appelle dans Visual art review: 5,000 Feet is the Best – How truth and fiction became blurred un phénomène devenu un truisme du 11 septembre que les images télévisées d’avions volant dans des tours semblaient irréelles parce qu’elles« qui est  ressemblaient à des effets spéciaux de film de catastrophe. »
Darwent nous rappelle aussi que la mort pour les pilotes de drone assis devant leurs écrans est très loin.
Alors que David Birkin avec ses actions d’écriture dans le ciel The Shadow of a Doubt et Existence or Non-Existence réinterprète l’absence de position de la CIA face aux enquêtes de l’American Civil Liberties Union, James Bridle avec Drone Shadow, les ombres de drone de guerre peintes à l’échelle sur l’asphalte d’une rue ou d’une place fait resurgir les menaces d’attaque dans les villes qui ne sont normalement loin des cibles.
Par une approche plus distanciée des situations géopolitiques médiatisées, le Viennois Wolfgang Reichmann et la Montréalaise Aude Moreau avec leurs images nocturnes de New York respectivement de Los Angeles évoquent la surveillance et l’observation politisée dans une atmosphère cinématographique inquiétante. Dans ses vidéos Aude  Moreau sème le doute entre la bande sonore issue des génériques de films catastrophes alors que les photos panoramiques et les agrandissements de Reichmann nous confrontent à notre propre voyeurisme.
L’exposition Looking for the clouds – La photographie et la vidéo en temps de conflits ne soulèvent pas seulement des interrogations sur le traitement médiatique des événements tragiques mais montre aussi à travers un langage métaphorique la violence de la condition humaine dans les régions de frontières où se jouent le destin des réfugiés.
L’installation Eden de l’Italien Vittorio Mortarotti et de l’Iranien Anush Hamzehian (fils de réfugié iranien ayant fui la révolution islamique) en traçant les histoires des hommes et des femmes habitant à la frontière de l’Arménie et de l’Iran est comment ils disent le résultat « d’une enquête sur la claustrophobie et la violence de cette ville frontalière comme métaphore de toutes les frontières. »
L’exposition qui met en scène différentes représentations visuelles se termine avec le travail conceptuel des sœurs Carine et Elisabeth Krecké « 404 », dont le titre se réfère au code d’erreur http pour signaler l’absence de ressource. A travers différents dispositifs, ce travail sur les images de Google Street View dont la diffusion légale en dehors de Google est interdite (dont figure ici que le dispositif LED), intervient sur le processus de diffusion d’informations.
Ainsi les poèmes (description poétique des images absentes), qui remplacent les photographies tout en questionnant leur sens par la voie conceptuelle de l’écriture, défilent devant le spectateur pour qu’il puisse recomposer à partir de ces mots en liberté ses propres images.
Au terme de ce parcours complexe, c’est finalement au spectateur que revient la liberté de se servir de ces images en dépassant leur simple témoignage et en leur reconnaissant leur potentiel de réélaboration intertextuelle.